Essais

Armistice à Bordeaux

Armistice à Bordeaux

« Cet aveu de fautes qu’on nous réclame je ne sais pourquoi, de toutes parts, ce désaveu de notre vie, comme moi, comme tous nos égaux, tu le refuses. C’est maintenant au contraire que je vois lumineusement que moi je n’ai pas péché, que je ne suis pour rien dans ce désastre ».

Ce texte de 15 pages, daté du 21 juin 1940, sans doute rédigé plus tard, donne une idée précise de l’amertume, voire de la rage ressentie par Giraudoux au moment de la signature de l’armistice – même si l’écrivain précise qu’il aurait été insensé de poursuivre le combat. Il prend en grande partie la forme d’un legs adressé à un « jeune voisin », au moment de faire le bilan de la France. Giraudoux y réplique point par point aux déclarations des 17 et 19 juin dans lesquelles Pétain faisait « don de [s]a personne » à la France et fustigeait « l’esprit de jouissance » : il refuse de « battre sa coulpe ». Il constate que la patrie charnelle s’est évanouie, mais il interprète la débâcle, selon le modèle de la fête des Fédérations chez Michelet, comme une volonté (désespérée, en l’occurrence) de reconstituer la patrie spirituelle. Un énigmatique espoir se fait jour dans la dernière phrase, quand le regard se tourne « vers la lumière du Nord » (l’Angleterre ?). On conçoit que Giraudoux n’ait pas envisagé de publier ce texte sous l’Occupation.

Les Cinq tentations de La Fontaine, préfacé par ROBICHEZ Jacques, Paris, Livre de poche, 1995 (1ère édition : 1938)

Les Cinq tentations de La Fontaine, préfacé par ROBICHEZ Jacques, Paris, Livre de poche, 1995 (1ère édition : 1938).

« Il n’y a de grands auteurs que les divinateurs »

Cette phrase s’applique au moins autant à Giraudoux qu’à La Fontaine, dont il se rêvait d’ailleurs le descendant... Certes, avec ces cinq conférences prononcées dans les premières semaines de 1936, il n’a pas fait œuvre d’érudition. Même, cette histoire d’un La Fontaine triomphant de cinq tentations (ou plutôt les esquivant, guidé par trois anges gardiens, « la distraction, le sommeil, l’inconséquence ») pour atteindre au chef-d’œuvre le plus inattendu, ressemble beaucoup à un roman. Mais dans ce beau mensonge transparaît la vérité du poète. Les paysages de la Champagne n’ont pas enchanté la jeunesse de La Fontaine, qui n’a rencontré les animaux que dans les livres, et à Vaux-le-Vicomte ; les Fables ne sont pas des apologues, et leur sens ne réside pas dans leurs moralités : ce sont des contes (seul genre où pouvait réussir La Fontaine, comme le savait déjà Madame de Sévigné), dont l’auteur s’est surpris à aimer les personnages, ces animaux auxquels il demandait de « rabattre sur lui la vérité du monde » ; celle-ci est d’une cruauté à peine soutenable, mais la langue des Fables, c’est-à-dire la langue de la Fable, la langue même des dieux, en fournit la clef. La critique la plus érudite nous en apprend-elle beaucoup plus sur La Fontaine ? Elle a même confirmé les formules divinatoires de Giraudoux lecteur de Nerval...

Littérature, Paris, Gallimard, Folio, 1994

Littérature, Paris, Gallimard, Folio, 1994.

    "Racine sait bien que rien ne se propage plus terriblement dans la famille que la passion, si ce n'est la tuberculose" (Racine)

 "Il se trouve que, du fait de Jouvet, et semblables à ces découpures de papier japonais qui ne sont que du papier, moi, qui ne me croyais que du papier, je deviens, dans la piscine jouvetienne, tantôt un chrysanthème, tantôt un glaïeul, et qu'il ne m'est pas interdit d'envisager pour mon proche avenir un épanouissement en lys ou en rose" (Le metteur en scène).

      Littérature est un recueil d’articles écrits entre 1930 et 1940. Rassemblés au mois de mars 1941 et suivis d’un  épilogue écrit symboliquement le 31 décembre 1940, aux « dernières heures » de la « pire année », alors que la France est ensevelie sous la neige et la menace de l’invasion allemande, ils exaltent les grandeurs du génie français, magnifié par ses grands écrivains, classiques et modernes. À l’heure où la nation va être humiliée, Giraudoux voit dans la littérature française, mutilée par le recours scolaire aux morceaux choisis, un miroir où se réfléchit la « valeur véritable » et la grandeur de « l’aventure française en ce monde », ainsi qu’un « réel remède » contre la tristesse et l’abattement de « la mauvaise heure ». Une première section, intitulée «Littérature », est consacrée à quatre grands écrivains : de Racine, présenté comme « un homme de lettres » dont le talent est « purement littéraire », à Laclos, seul « dénonciateur » d’un « âge de nudité, de licence et d’effronterie », et de Nerval qui a « confié son  destin à son art », à Charles-Louis Philippe, ami des humbles inspiré par « la passion des lettres ». Une seconde section, intitulée « tombeaux » est un hommage à des écrivains et artistes décédés amis de l’auteur : Émile Clermont, Pierre Freyssinet, Henri Lavedan, Édouard Vuillard. La section « polémique » est consacrée, entre autres, à l’éloge des instituteurs, à l’indignation de l’auteur lors de l’échec de Paul Claudel à l’Académie Française, et à des considérations sur la fonction de l’écrivain dans les temps actuels. Dans la dernière section, « Théâtre », Giraudoux prend à nouveau parti, comme il l’avait fait auparavant dans  L’Impromptu de Paris, pour un théâtre essentiellement « littéraire », étranger aux excès de la mise en scène, où la parole importe plus que le décor, où les subtilités du dialogue ont plus de prix que les artifices du spectacle, où l’attention du spectateur est retenue surtout par les « mérites purement littéraires du texte » et les nuances du langage. Ainsi s’affirment aux yeux de Giraudoux, à travers la littérature, et aux heures les plus sombres de son histoire, la permanence et la grandeur de la France.

Ce volume contient : Racine – Choderlos de Laclos – Gérard de Nerval – Charles-Louis Philippe – Tombeau de Émile Clermont – Tombeau d’un jeune poète – Tombeau de Henri Lavedan – Tombeau de Édouard Vuillard – Dieu et la littérature – L’esprit normalien – Institut et instituteurs – Paul Claudel et l’Académie – Caricature et satire – La bête et l’écrivain – De siècle à siècle – Discours sur le théâtre – L’auteur au théâtre – Un duo – Le metteur en scène – Bellac et la tragédie – La France et son héros

 

Or dans la nuit, Paris, Grasset, 1969

Or dans la nuit, Paris, Grasset, 1969.

« Prenons l’or dans la nuit, la rose dans la neige ».

Ce volume posthume, édité par Jean-Pierre Giraudoux, fils de l’auteur, est composé d’écrits datés de 1910 à 1943 : des chroniques littéraires et des articles, une conférence, des éloges funèbres et des allocutions d’inauguration ou de commémoration, des préfaces, des avant-propos à des programmes d’expositions. Au fil des pages, on y rencontre des auteurs qui ont compté pour Jean Giraudoux : Marivaux, mais aussi des contemporains célèbres : Proust, Claudel, Valery Larbaud, et d’autres plus modestes avec lesquels il a entretenu des relations d’amitié : Charles-Louis Philippe, Marguerite Audoux. Un texte est dédié à Suzanne Lalique, l’artiste et amie de jeunesse, et un autre à Annette Kolb, la traductrice de La guerre de Troie.

L’ouvrage est composé autour du sentiment que d’une période sombre peut surgir la lumière. L’oxymore du titre symbolise l’espoir que J. Giraudoux aimerait voir se dessiner en 1943, alors qu’il se sent accablé par la chape de plomb que l’Occupation fait peser sur la France, et par des soucis personnels. Cette thématique est particulièrement sensible dans « Privas, juillet » et « Portrait de la Renaissance », où il manifeste, à mots couverts, son désaccord avec le régime de Vichy.

Ce volume contient : Hommage à Marivaux - Du côté de Marcel Proust - Lettre au capitaine Drabath Magore, rajah de Cadnah - Charles-Louis Philippe - Marguerite Audoux - Alain-Fournier - A Valery Larbaud - La belle aventure de Robert de Flers -Adrienne Thomas - Gaston de Bellefonds - Adolphe Jauréguy - Mozart - Suzanne Lalique - Daragnès - Les artistes du livre : Laboureur - Suzanne et le Pacifique - Un passage (sur Siegfried) - La Motte-Fouqué (sur Ondine) - 15 octobre 1919, de Saint-Amand en Bourbonnais - Discours sur le Berry - Sur le théâtre contemporain - Le théâtre contemporain en Allemagne et en France - L'Écrivain journaliste - Sur la nouvelle - Pour ce onze novembre - Privas, juillet - Portrait de la Renaissance

Pleins Pouvoirs

Pleins Pouvoirs (Gallimard, 1939). Réédité chez Julliard en 1994 (Préface de Pierre d'Almeida) : "De Pleins Pouvoirs à Sans Pouvoirs"

« Du fait que le Français est un impérialiste de la liberté, la notion même de France devient une devise et un ralliement ».

Publié en juillet 1939, Pleins Pouvoirs est formé par le texte de cinq conférences prononcées aux mois de février et de mars précédents, texte lui-même composé à partir d’articles parus entre 1933 et 1936 dans Marianne et Le Figaro. Giraudoux s’y donne imaginairement les pleins pouvoirs pour formuler « le vrai problème français », qui serait non pas international, mais intérieur. La France est menacée de devenir une nation de second ordre, parce qu’elle n’a pas su conduire une politique rationnelle en matière d’hygiène publique et d’immigration ; qu’aux dépens des « droits urbains » élémentaires, elle a négligé d’inventer une politique de la ville ; enfin, qu’elle n’a pas su mener une « politique de grands travaux ». Elle est en effet la proie d’une « crise morale » : une corruption partout répandue, mais visible surtout dans l’aménagement de la zone des fortifications parisiennes, a fait perdre « tout sens collectif » aux Français, devenus ainsi de plus en plus inférieurs à l’idée de la France, que le monde entier identifie à la liberté et à la justice. 

 Sans Pouvoirs

Sans Pouvoirs

« Blason de défaite, blason d’indignité, telles étaient les armoiries que le nouvel ordre remettait, pour leur sacre, à ses chevaliers. Un proche avenir les martèlera […]. »

Ce texte élaboré en 1943 et publié aux éditions du Rocher en 1946 réunit un réquisitoire implacable contre Vichy, que Giraudoux pensait publier sous pseudonyme (Écrit dans l’ombre), et divers chapitres qu’il n’a pas eu le temps d’étoffer et qui dressent un état de la France destiné à la France libérée. Se recommandant de l’imagination, il n’en esquisse pas moins un programme de redressement (Finances, Information, Urbanisme, Sport, Éducation), car il considère que la Troisième République a négligé « l’intendance » à force de laisser s’affaiblir l’État. Dans le dernier chapitre, « Avenir de la France », il s’inquiète du destin moral de la France et de l’Europe : il nous faut résister au triomphe aveugle de la civilisation mécanique et aux nouvelles formes d’esclavage politique. En face de ce texte un peu incantatoire, on ne sait si l’on doit admirer la combativité de Giraudoux ou s’inquiéter de la facilité avec laquelle il reprend le fil assuré de sa spéculation alors que la victoire des Alliés n’est pas acquise.

Visitations, Grasset, 1947 (épuisé)

Visitations, Grasset, 1947 (épuisé)

« Je vous ouvrirai mes tiroirs secrets. Je vous présenterai des personnages qui ne sont plus en quête d'auteur [...] mais qu'aucune action dramatique n'a encore convoqués ».

Dans cette conférence prononcée dans plusieurs villes de Suisse en 1942, Giraudoux présente à son public quelques-uns de ses « héros imaginaires », appartenant à des œuvres encore en chantier ou figurant parmi ses personnages obsédants, ceux qui ont rendu à l'auteur de récentes ou constantes « visitations ». Il propose ainsi d'abord, sous la forme d'un dialogue entre deux de ses acteurs favoris, interprètes et inspirateurs, Louis Jouvet et Madeleine Ozeray, un fragment du futur Apollon de Marsac, devenu L 'Apollon de Bellac. Puis une scène entre Dalila et Lia, qui figurera dans Sodome et Gomorrhe. Après les acteurs, voici les « hantises » et les « visions » : un « attaché de cabinet » dont la conversation avec un « Président » ne laisse pas d'évoquer la présence de Giraudoux auprès d'Aristide Briand, un « jardinier » enfin, qui après avoir figuré dans Électre apparaîtra de nouveau dans Sodome et Gomorrhe où il tentera vainement de défendre l'humble humanité contre l'apocalypse annoncée par un autre « familier » du dramaturge, « l'Archange ». À ce jardinier est aussi dévolu de réciter un fragment de l'Armistice à Bordeaux, où l'écrivain dénonce et refuse le sentiment de culpabilité que le régime de Vichy tentait d'imposer aux Français. L'ouvrage se clôt par une réflexion sur la fonction du théâtre et du dramaturge, « voix » et « porte-voix » de son siècle.